Le modèle de financement des séries en France entre dans une phase de transition. Après plusieurs années de forte croissance, la fiction audiovisuelle montre des signes de ralentissement, dans un contexte global marqué par la baisse de production, notamment aux États-Unis depuis 2023. Fort de son expérience du lancement de Paramount+ en Europe et de Pluto TV en France, Jérôme Dutoit, stratège audiovisuel et fondateur du cabinet de conseil Dutoit Media, a livré un diagnostic de rupture lors de l’événement Nouvelle Fiction Française du Mediaclub.

Stratège audiovisuel, fondateur de Dutoit Media, cabinet de conseil stratégique audiovisuel. Ancien responsable du lancement de Paramount+ en Europe et de Pluto TV en France.
Un point de bascule
Longtemps considéré comme solide grâce à son système de financement public, le modèle français arrive à un point de bascule. L’analyse Dutoit Media montre que les producteurs doivent désormais assumer une part croissante du financement — la part producteur atteint 21 %, un record historique, tandis que la part des diffuseurs est tombée à 52,6 %, son plancher historique. La période 2015–2022, durant laquelle les plateformes investissaient massivement pour attirer des abonnés, est terminée.
Depuis 2023, les plateformes privilégient la fidélisation plutôt que la conquête. Ce changement modifie la nature des projets financés, avec moins de paris sur des succès majeurs et davantage de contenus réguliers et sécurisés.
L’effet ciseau : des coûts qui montent, des financements qui reculent
Le diagnostic présenté par Jérôme Dutoit au Mediaclub établit que le secteur est confronté à un déséquilibre structurel. En douze ans, le coût moyen d’une heure de fiction française (hors feuilletons) a progressé de 150 %, atteignant 1 539 K€ par heure. Pour les séries de 52 minutes, le coût dépasse désormais 2 millions d’euros par heure, soit deux à trois fois plus que dans les pays européens comparables.
Parallèlement, le marché mondial de la vidéo stagne. Selon les données Bloomberg/MoffettNathanson relayées dans l’analyse Dutoit Media, les dépenses vidéo américaines plafonnent à 144 milliards de dollars depuis 2023 — le streaming transfère le budget de la Pay-TV sans agrandir le gâteau. Comme le résume Jérôme Dutoit : « Le gâteau ne grossit plus. La seule question : quelle part êtes-vous encore capables de défendre ? »
Trois stratégies viables pour les producteurs
Face à cette situation, la keynote identifie trois stratégies structurantes pour les producteurs de fiction française. La première est la domination par les coûts industriels, sur le modèle Newen/Sète, où l’IA devient un accélérateur de productivité. La deuxième est le premium absolu, avec une logique d’IP factory qui vise à transformer chaque projet en marque exploitable sur plusieurs supports. La troisième est la rupture, en s’appuyant sur le préfinancement européen comme levier et sur le marché FAST comme rente de catalogue — un marché mondial qui atteint déjà 10,6 milliards de dollars et croît de 15 % par an.
L’IA : l’éléphant dans la pièce
Dutoit Media a également présenté les résultats de son étude sur la disruption IA dans la fiction, construite sur la grille d’analyse d’Amodei. L’étude évalue les taux d’automatisation par segment : environ 20 % des tâches pour les producteurs indépendants créatifs, 35 % pour les majors, et jusqu’à 45 % pour les studios d’animation, avec un horizon critique de 12 à 18 mois pour ces derniers. Les signaux de marché sont déjà concrets : le projet Federation/Critterz réalisé avec OpenAI produit une série animée avec 30 personnes au lieu de 400, en 9 mois au lieu de 3 ans, pour moins de 30 millions de dollars contre 100 à 200 millions en production traditionnelle.
Le message est sans ambiguïté : l’IA ne remplace pas les producteurs, elle remplace leur modèle économique. La protection ne sera pas réglementaire mais éditoriale — c’est la singularité du regard qui restera le dernier rempart.
Repenser le modèle
Cette évolution marque la fin d’un cycle et oblige l’ensemble du secteur à repenser son modèle pour rester viable. Le diagnostic Dutoit Media ne se veut pas alarmiste mais lucide : la fiction française n’a jamais été aussi forte en qualité — c’est exactement le problème, parce que cette qualité repose sur un modèle de financement qui n’est plus soutenable.
Accédez aux diapositives de la présentation de Jérôme Dutoit lors de Nouvelle Fiction Française : https://www.mediaclub.fr/wp-content/uploads/2026/04/Fiction_Francaise_Keynote_2026_v7-14-avril.pdf







