Publié le 1 janvier 2011 - Par Frédéric Guégan

François Garçon s’entretient avec le Nouvel Observateur, au sujet de son ouvrage: « Enquête sur la formation des élites »

François Garcon accorde une interview suite au lancement de son livre « Enquête sur la formation des élites ». L’ouvrage est disponible dans toutes les bonnes librairies et également en achat en ligne:
http://livre.fnac.com/Enquete-sur-la-formation-des-elites-Francois-Garcon-neuf-occasion?PRID=3254677&REF=FnacDirect

Facs: Le cauchemar Shanghai

Enquête au bazooka d’un universitaire franco-suisse sur la déconfiture de notre enseignement supérieur.

Maître de conférences à Paris-I, historien du cinéma, François Garçon avait défrayé la chronique en mettant en cause le film «le Cauchemar de Darwin » Cette fois, il s’en prend à notre enseignement supérieur dans une énorme enquête. Il y dénonce nos « particularités» nationales et analyse les causes de notre retard face aux pays champions des classements internationaux.

Le Nouvel Observateur. -Pourquoi un tel réquisitoire ?

François Garçon.: J’avais quitté Genève en 1974 avec le complexe du jeune provincial parti faire sa thèse à Paris, où se concentrait alors l’élite de la recherche dans mon domaine. Je suis retourné en Suisse trente ans plus tard à la faveur d’un livre. J’ai été ébloui par le luxe de moyens dont disposaient enseignants et étudiants, tous travaillant dans des etablissements publics, autonomes, quasi gratuits, non sélectifs, cosmopolites à l’extrême, régatant avec les meilleures universités du monde. Dans la même période, l’enseignement supérieur français, lui, s’était effondré: étudiants peu motivés, bibliothèques faméliques, salaires dégradants, recrutements bidonnés, copinage et endogamie, système de castes figées, etc.
C’est ce contraste qui m’a fait me dire qu’il faudrait peut-être le faire savoir aux Français, indécrottables chauvins qui s’imaginent danser sur le toit du monde.

N. O.: Recrutements bidonnés, copinage, endogamie, vous n’y allez pas un peu fort?

F. Garçon.: Partout dans le monde, des établissements de pointe se battent pour embaucher les meilleurs chercheurs. Pour cela, ils passent des annonces dans la presse nationale, internationale, sur des sites spécialisés, etc. Par exemple, l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, quand elle diffuse une offre de poste pour un professeur, recommence à zero « si 50% de l’élite mondiale n’y a pas repondu », autrement dit la moitié des «stars» dans la discipline. Harvard trompette haut et fort vouloir «les meilleurs professeurs du monde » Les procédures sont très longues, exigeantes. Travaux, publications sont épluchés par des jurys internationaux.
Que se passe-t-il en France? Aucune publicité autour des postes à pourvoir. Un Conseil national des Universités, dont beaucoup de commissions sont vérolée par le copinage, comme l’en démontre certains scandales récents, pré-séléctionné les candidats. Quant aux auditions dans les universités, bâclées, hâtives, ce sont souvent de pures mascarades pour legitimer l’embauche d’un diplôme « local ». Du coup, nous aimantons très peu d’universitaires étrangers, quand, à l’inverse, les facs étrangères chassent nos meilleurs éléments. Ngô Eau Chau, chercheur a Orsay, lauréat en août demi d’une médaille Fields, avait déjà ete repéré et débauché par Princeton .

N. O. : Pourquoi le classement de Shanghai fait-il scandale chez nous ?

F. Garçon.: La France reste persuadée de sa grandeur, de la supériorité de ses critères abscons pour le reste du monde, tels que le « prestige », le « mérite scolaire ». Nous entretenons une hiérarchie ésotérique et nobiliaire propre à l’Hexagone « membre de l’Institut », « ancien élève de Normale supérieure », celle d’Ulm, la vraie, « professeur agrégé ». D’où la stupeur des universitaires français face a des classements fondés sur des éléments tangibles: publications scientifiques, récompenses et prix internationaux, etc. Et ces classements, quels que soient leurs critères, livrent le même verdict: des universités américaines, britanniques et aussi on le sait moins, suisses occupent l’essentiel des cent premières places.

{N.O.: Nos grandes école ne forment-elles pourtant pas des diplômés appréciés partout sur la planète?
}

F. Garçon.: Elles trient une « élite » destinée non à la recherche mais aux grandes entreprises, à l’enseignement et à la haute administration. C’est un système unique et propre à la France, où l’objet n’est pas tant d’apprendre, de se former, que de survivre à un concours. Via un bachotage décérébrant, les concours récompensent le conformisme et offrent à une poignée de forts en thème des privilèges exorbitants à vie, une rente. Dans la plupart des pays, les étudiants fêtent leur diplôme de fin d’études, le couronnement d’un parcours, d’une formation En France, on célèbre l’entrée dans une grande ecole. Sur le reste de la planete, l’excellence, c’est la recherche, entreprise longue et innovante qui se conduit dans les universités

Propos recueillis par VÉRONIQUE RADIER, pour le Nouvel Observateur.

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